Apprentis navigateurs (de Gibraltar à Lanzarote)

Départ sur les chapeaux de roues

Le départ du catamaran est prévu dans moins de 2h, nous venons juste d’apprendre que nous sommes admis à bord : il faut se dépêcher ! Douche, courses rapides, et nous larguons les amarres. La sortie du détroit de Gibraltar qui est un poil mouvementé nous donne un léger mal de tête. Mais rapidement, nos corps s’habituent aux inévitables mouvements du bateau. Il faut dire que l’océan est relativement calme.

Un océan d’huile.

Pas de cordes, mais des bouts !

Nous apprenons le vocabulaire du marin, les noms des différentes cordes et voiles. À ce sujet, le premier mot que l’on apprend c’est « bout » qui signifie « corde ». À partir de maintenant, nous bannirons le mot « corde » de notre vocabulaire. Car comme le disent les puristes « la seule corde qu’il y a à bord, c’est la corde à linge ! ». Cette rigidité a une raison bien justifiée. En effet, lors des manœuvres en mer, il faut parfois agir rapidement.

Imaginez le discours suivant :

- Monte la voile !
- Laquelle ?
- La grand-voile, tire sur la corde !
- Mais quelle corde !?
- La bleu !
- Mais il y a plusieurs cordes bleues !
...

Voici ce que cela donne en « langage marin » :

-Hisse la grand-voile, utilise la
drisse bleue !

Certes, il faut un peu de temps pour apprendre tous les termes techniques. Mais une fois que ceux-ci sont acquis, les ordres sont clairs et peuvent être transmis rapidement.


Les quarts

Francesco le capitaine aime bien partager ses connaissances. Il répond avec la plus grande gentillesse à toutes nos questions. Aussi, il nous apprend à utiliser le GPS et à interpréter les données du radar. Et cela à son utilité. En effet, le catamaran ne s’arrête jamais. Il faut donc qu’il y ait toujours une personne de réveillée, alerte, et ce 24h/24h. C’est ce que l’on appelle « les quarts ».

Ceux-ci existent depuis toujours que les bateaux parcourent sur les océans. Ils permettent de prévenir les collisions ou de faire face à tout autre problème. Vous me direz : l’océan est immense, le risque de collision doit être faible. Et bien, sachez que ce genre d’accident peut se produire (et se produisent régulièrement). Quand bien même la collision ne se fait pas avec un autre bateau, elle peut se faire avec des objets flottants, filets abandonnés, troncs d’arbres et même baleines (là c’est très rare) ! Il peut aussi y avoir un risque d’échouage si on navigue près des côtes.

Le jour, rien n’est vraiment défini, il y a toujours quelqu’un debout qui surveille. La nuit, on reste à l’intérieur du bateau et on sort faire une vérification toutes les quinze minutes. On place un minuteur pour éviter les oublis ou de sombrer dans le sommeil. À bord, il y a un ordinateur avec des films pour rester éveillé. Christophe fait généralement le quart de début de soirée et moi celui du petit matin. Francesco ne dort pas dans sa cabine, il somnole dans l’espace de vie commune et reste près à faire face à tout imprévu. En cas d’anomalie, c’est lui que nous réveillons.


De l’eau à profusion

La fenêtre météo dans laquelle nous naviguons prévoit très peu de vents. Ainsi, nous avançons à l’aide des voiles et d’un moteur. Pour l’instant, l’océan est tout plat. Petit à petit, nous nous éloignons des côtes et les terres s’effacent de l’horizon. Il y a de l’eau juste de l’eau. De l’eau à l’infini. J’ai du mal à réaliser que je suis au milieu de nulle part entourée par les flots. Et quand bien même je prends conscience de ma position, il me semble être sur une autre planète. Je remarque que dans notre vie de tous les jours, on n’a pas vraiment conscience que notre planète est constituée à 70% d’eau.

Il n’existe aucun mot pour décrire la chaleur de l’aurore et la douceur du crépuscule.

LE crépuscule …

Le temps n’a pas d’emprise sur nous, les journées sont rythmées par les repas et les quarts.


Les repas

D’ailleurs  en parlant de repas ceux que nous prenons à bord sont tout simplement délicieux : des spaghettis, des lasagnes aux cèpes, du couscous aux légumes, une soupe chinoise fait maison, etc.

Parenthèse :  ce n’est pas parce que nous avons passé une semaine à manger les invendus et la nourriture des poubelles que je fais des éloges de cette cuisine !  

En effet, à bord Sourie et Émilie sont deux excellentes cuisinières. Sourie est d’origine sicilienne et pour elle, la cuisine n’a pas de secrets. Je m’amuse à la voir cuire les spaghettis avec tant d’attention. J’en profite aussi pour apprendre quelques astuces culinaires. La réaction de Maillard, vous connaissez ?

Bref à bord on se régale.

Miam le bon couscous !

Nous avançons  à une moyenne de 5 nœuds (~9km/h). Le temps semble filer à toute allure. Christophe aime bien passer du temps à jouer avec les enfants, j’en profite pour écrire les articles de ce blog.

Je suis pensif et reviens sur certaines notions qui me travaillent


Liberté

Je repense au début de notre voyage et à la liberté.

La liberté me semble être une idée paradoxale. À première vue, on peut penser que notre façon de voyager est une métaphore de la liberté. En effet, nous sommes libres d’aller où nous voulons et nous ne sommes contraint ni par le temps ni par l’argent. Mais sommes-nous réellement libres? Car en réalité, depuis le début du voyage j’ai le sentiment inverse.

En effet, nous humains, devons répondre à certains besoins vitaux : manger, boire et dormir. Alors voyager sans argent est-ce synonyme de liberté ?

D’abord, il y a le stress de ne pas trouver assez à manger. Car de tous nos besoins vitaux la nourriture est ce qui nous demande le plus d’attention. En effet, l’eau est assez facile à trouver et nous sommes équipés pour dormir n’importe où. Alors, on stocke de la nourriture comme un écureuil fait des provisions avant l’hiver. Et puis avec le temps, on prend conscience : de la générosité des personnes, du gaspillage et de tout ce que nous pouvons trouver dans les poubelles. Alors, peu à peu, nous nous libérons des chaines que constituent ces besoins vitaux. Cependant, il subsiste toujours au fond de nous une crainte alimentée par notre instinct : trouverons-nous toujours suffisamment à manger ?

Alors, je me demande si finalement dans notre monde actuel, la liberté ne serait pas l’inverse de ce que nous faisons. Ce que je veux dire c’est : voyager avec beaucoup d’argent. Mais dans ce cas ferions-nous les mêmes rencontres, les mêmes découvertes ?

Au final, est-il réellement possible d’être libre ?


Recevoir sans condition

Une autre chose qui m’interpelle c’est  ce que nous laissons derrière nous. En effet, les différentes personnes rencontrées sur notre chemin nous donnent tellement. Et nous, qu’est-ce que nous leur apportons ?

L’idée de vivre aux dépens des autres m’insupporte. C’est pourquoi  je tiens toujours à apporter quelque chose. Mais pour l’instant, on a toujours refusé notre aide. Alors, nous avons pris les devants : nettoyer une station-service, débarrasser les tables d’un restaurant, aide à la traduction, balayer une salle, etc. Mais ces petits coups de main semblent dérisoires par rapport à  ce que nous avons reçu. Alors que faire ?

C’est Dimitri qui m’ouvre l’esprit à nouvelle perspective. Il soutient le fait que si les gens nous aident, c’est que cela leur fait plaisir, sinon ils ne le feraient pas.

Serait-il  donc plus gratifiant de donner que de recevoir ?

Quoi qu’il en soit, je remarque qu’il est difficile d’accepter de recevoir sans rien donner en retour.


Dauphins

Pendant ce temps, la vie suit son cours à bord du Kissanga. Le matin est un moment propice pour profiter d’un des plaisirs de l’océan : les dauphins. Ces mammifères marins viennent jouer avec les coques du bateau. Assis à l’avant du catamaran, nous sommes à quelques mètres seulement de ces animaux incroyables. C’est stupéfiant de les voir évoluer en liberté, il n’y a rien autour de nous : nous sommes clairement des privilégiés. Après avoir joué pendant une quinzaine de minutes, ils disparaissent dans l’immensité de l’océan.

Dauphins en vue !

Parfois, nous  mettons la musique de l’artiste Rone, elle est censée attirer les dauphins. Une musique qui attire des dauphins ça parait fou n’est-ce pas ? Et vous voulez savoir ce qui est encore plus fou ? C’est qu’elle les attire vraiment ! Pas tout le temps, mais avec elle nous avons plus de réussite que d’échec !

Nous avons mis la musique Bye Bye Macadam, mais il semblerait que le titre Mirapolis fonctionne également.


Surprise

Après quatre jours de calme déroutant, le vent forcit pour notre dernière journée de navigation. Petit à petit, la houle grandit. Et à l’approche des Canaries elle atteint environ 4m. La hauteur est difficile à estimer, mais nous pensons que nous avons pu avoir certaines vagues mesurant 5 à 6m. Par moment, l’immense mur d’eau arrive par l’arrière, soulève le bateau et le laisse retomber dans le creux de la vague. Ces chiffres peuvent sembler immenses, mais comme les vagues sont relativement espacées, nous surfons sur celles-ci. Il n’en demeure pas moins qu’à l’intérieur ça secoue un peu (même avec la stabilité procurée par les deux coques du catamaran). Malgré l’océan agité, les repas resteront fermement accrochés à nos estomacs.

Je suis dehors avec Francesco, accroché par un harnais (pour la sécurité). Soudain, Francesco me prend le bras : « Baleine ! Baleine ! » À tribord, je vois une grosse tache nager à quelques mètres du bateau. La baleine qui doit faire 5-6m joue avec le bateau et la grosse houle.  Vu sa taille nous pensons qu’il s’agit d’un jeune spécimen (surement un rorqual commun). Il nage à nos côtés pendant plus de 20 min. À la fois incroyable et terrifiant quand on sait qu’un adule pèse entre 40 et 50 tonnes ! À titre de comparaison, le catamaran doit peser aux alentours de 10 tonnes…

Cela fait maintenant 5 jours que nous sommes partis et nous voyons enfin un bout de terre ! Ces cinq jours de navigations n’auront fait qu’améliorer notre détermination à traverser l’océan Atlantique.


La Graciosa

Nous jetons l’ancre dans une crique de l’île de La Graciosa. Les Canaries c’est un archipel de plusieurs îles. La Graciosa longue d’une dizaine de kilomètres est l’une des plus petites. À terre, il n’y a pas grand-chose : d’anciens volcans, des plages, et un village de pêcheurs. La flore lutte pour survivre sur ce sol aride. Seules quelques variétés de buissons et des petites fleurs arrivent à pousser sur ce sol volcanique.

Depuis le catamaran, Christophe est le premier à se jeter à l’eau. Elle est fraiche, mais si l’on bouge dans l’eau : ça va. Nous débarquons sur la plage grâce à une petite embarcation. Puis, nous randonnons jusqu’au sommet d’un ancien volcan. Ensuite, nous visitons le petit village de pêcheurs. Assez atypique, il n’y a pas de goudron dans les rues, juste du sable tassé. Les maisons cubiques sont blanches afin de faire face aux fortes chaleurs estivales. Ici, les cactus remplacent les arbres.

Centre ville du village de pêcheurs sur La Graciosa

Au revoir

Aujourd’hui, nous quittons la petite famille. Nous devons maintenant rejoindre l’île principale pour augmenter nos chances de trouver un bateau. Car il n’y a quasiment aucun bateau qui quitte prochainement le petit port de La Graciosa. Nous attendons un peu rêveur qu’un pêcheur se pointe et accepte de nous conduire sur l’Île de Lanzarote.

Plusieurs heures passent et nous nous décidons de jouer le tout pour le tout. Il y a des navettes (payantes) qui relient les îles entre elles. Nous allons au guichet et expliquons notre projet. L’instant d’un coup de téléphone, et nous sommes admis gratuitement à bord ! Nous rencontrons Dalula, une locale qui parle français. Elle travaille sur le bateau.

Arrivés à Lanzarote, nous la retrouvons sur le quai. Naturellement, elle nous propose de nous conduire à  Arrecife (une des grandes villes de l’île). Inutile de préciser que nous acceptons joyeusement.

Les paysages de cette île volcanique sont tous simplement grandioses, dignes d’un autre monde.

Pour une fois, je ne vais pas vous mettre de photo. Je vais vous décrire précisément le décor pour que vous puissiez le récréer dans votre esprit. Je fais ça pour changer. Non en fait, c’est surtout parce que nous n’avons pas pu décrocher nos yeux de ce paysage par peur de perdre de précieuses secondes d’admiration.

Imaginez.

Une belle route goudronnée d’un gris profond qui contraste avec la pureté des lignes blanches. Sur votre gauche se trouve l’océan, et au loin le vent couronne les vagues de petits chapeaux blancs. Comme c’est une zone très exposée aux éléments, la houle forme des rouleaux qui s’échouent sur la plage rocailleuse. À droite se trouve la partie la plus impressionnante, à perte de vue : des roches volcaniques sombres tapissent le sol. Sur ces roches, quelques touffes d’herbes apportent une touche d’humanité à ce paysage stérile. Au fond,  les volcans inactifs clôturent le tableau.


La main sur le cœur

Nous sommes déposés au port par Dalula et nous commençons nos recherches. Nous rencontrons un autre français (qui veut aller au Cap-Vert); il nous donne une piste et nous apprend que nous ne sommes pas les seuls à chercher un bateau. Après nous être renseignés à l’accueil du port, nous rejoignons Dalula. Elle nous a proposé de dormir chez elle. La soirée est assez courte, car elle travaille le lendemain. Douche, repas, tout s’enchaîne avec simplicité et naturel : on se croirait à la maison ! Nous sommes stupéfaits par la spontanéité de cet accueil. Nous réparons un lavabo bouché et allons nous coucher. Le lendemain, nous quittons Dalula qui prend soin de nous donner de la nourriture « [qu’elle] n’allait pas manger ».

Au port nous rencontrons nos « camarades » : il y a trois Françaises (2 amis et une voyageuse solitaire) qui veulent faire la transatlantique. L’ambiance est bonne et les gens accueillants. Invités à prendre le thé par un couple de retraités anglais, nous resterons pour manger à bord. Malgré toute cette sympathie, il n’y a aucun bateau qui doit partir prochainement.

Nous posons des affiches et demandons un peu partout autour de nous. Nous découvrons aussi un trésor dans la poubelle d’une célèbre entreprise de distribution alimentaire. Il y a du pain, viennoiseries, donuts, sandwichs. Nous récupérons ce butin au petit matin, tout est frais de la veille.

Voici le fameux butin !

Nous partons en stop vers Playa Blanca où se trouve un autre port. Nous avons espoir d’y trouver enfin ce satané bateau !


Un grand merci à :

Claudia from Francfort and Mika from Hollande ; Laura ; Sara y Alfredo ; Sylvia ; Gabrila y Javi ; Caterina ; Pedro ; Marco ; Mbarek ; Marga ; Tim and Julie ; Luis Manuel, Pedro Javier, Jacob (biosferaexpress.com) ; Dalula.

2 réponses sur “Apprentis navigateurs (de Gibraltar à Lanzarote)”

  1. bonjour timothée,
    nous venons de te rencontrer à la marina rubicon en bavardant avec toi.
    ton blog est formidable.
    tu es super, un super gars.
    et tu vas le devenir encore davantage.
    n’hésite pas à dire « je » au lieu de « nous » dans ton blog, c’est plus sympa et plus vrai !
    tu es un être si singulier !
    n’hésite pas non plus à venir nous dire un petit bonjour si tu veux.
    et surtout si tu as un peu faim !
    jean-luc et dany
    voilier castafiore
    ponton H

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